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October 13, 2011
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Cœur de verre

Je regarde l'herbe de cristal se mouvoir au gré de la brise océane.

Le chant doucereux de la fleur se courbant contre le sol de cendres s'élève en un doux murmure et la beauté du ciel se couvrant d'écarlate m'apparaît plus pure encore qu'autrefois.

Le jour décline au loin, et pourtant je demeure là, engoncé dans cette épaisse masse de poils couleur de suif tandis que le froid me perce les os.

Que fut douce l'existence jusqu'ici, faite de sucres et de plaisirs amers. Des décennies d'un doux rêve dont je m'éveille à présent à la lueur du soleil déclinant.

Le temps a passé et l'existence se fane comme une fleur que l'on aurait privée de vitae.

Mais plus que la décrépitude de l'esprit, c'est celle du corps que j'essuie avec le plus d'âpreté.

Mes iris argentés se plaisent à suivre soudain le sillon des âges dans la peau parcheminée de mon bras. Au bout de la course, je découvre encore ces doigts osseux et tâchés par la vieillesse dont les ongles déchirés sont devenus griffes de métal.

Je relève parfois le léger tremblement qui vient les saisir, preuve indéniable que mon temps se compte à peine en aubes à présent.

Un sourire tendre vient fendre mes lèvres pourtant, découvrant une dentition abîmée par le manque de soin que je leur ai prodigué.

C'est ici, dans cette plaine désolée au bord du fleuve Styx  que s'achève mon dernier voyage, dans ces terres surnommées « Nulle Part ».

Poussant un faible soupire, j'écarte les pans de ma chemise, découvrant le mécanisme qui me fait vivre. Les engrenages grincent tristement, et je vois la rouille s'effriter et tomber en une poussière carmin au rythme du balancier.  

Et me voilà à présent, parodie d'une créature vivante.

L'artisan qui me fabriqua autrefois, ne désirait pourtant rien changer à sa création, aussi imparfaite soit-elle. Mais la vie qu'il m'a donnée a été ternie par ceux qu'il a sacrifiés en retour.  

J'ai suffisamment volé ce temps qui n'était pas le mien. Fatigué de ces rêves hantés par les visages blêmes des créatures du Styx.

Je dois à présent me résoudre à écrire la fin du conte. Fermer ce livre plein de promesses jamais tenues, et de doux rêves évanouis.

La Lune se dévoile dans le ciel rougeoyant et je vois sur l'horizon, la fragile silhouette d'une petite fille qui m'observe, lanterne à la main.

Je me relève laissant la cape de peau s'effondrer dans la poussière. Mon corps gémit, terrassé par la rouille qui l'entrave. Je dois pourtant traîner cette famélique carcasse jusqu'à elle.

Mais butant contre une racine, je titube et m'écroule dans la cendre. Celle-ci se soulève en une volute épaisse, cachant ce corps amoindrit que je déteste.

La petite fille est là devant moi. Combien de fois l'ai-je vu hanter mes nuits ? Je ne les compte plus.

Elle m'observe de ses iris inexpressifs et laiteux. Les tentacules qui lui servent de chevelure ondulent sur ses épaules osseuses, illuminant parfois la courbe aimable de son visage opalin.

Je découvre avec curiosité, un nautile baignant dans l'eau qui remplit la lanterne. Il éclair de sa faible lueur la plaine alentour que le ciel assombrit.

La fillette me tend la main, et je la saisis avec mes maigres forces. Quelques rouages se perdent dans la poussière, alors que l'enfant se penche sur moi et baise tendrement mon front.  

C'est là mon ultime vision, dernier souvenir de cette vie abandonnée au néant des Enfers.
Je sens soudain le mécanisme se figer. Les jambes deviennent racines de verre et s'enfoncent dans la terre accueillante tandis que l'écorce ronge la peau vieillissante.

Mes iris s'arrêtent enfin  sur le triste sourire qui vient ourler les lèvres de la créature. Elle attend que le chemin s'ouvre à moi, avant de repartir pour guider d'autres âmes égarées sur la berge.

Une baudroie gracile à la mâchoire béante vol soudain non loin de moi. Attaché à sa queue, j'admire l'étrange ballet de bateaux en papier qu'elle emmène vers le fleuve tandis que la plaine se nimbe alors d'une couleur abyssale.

Mes racines s'enfoncent toujours plus profondément dans la terre, allant chercher l'eau nourricière du fleuve scindant ce monde insolite.

Mais quelqu'un m'appelle soudain. Je l'entends maudire le ciel de sa triste verve et implorer qu'on lui rende ce qu'il a si chèrement protégé.

Dans un pénible effort je franchis la frontière qui nous sépare, remontant vers cette vie lâchement délaissée.

Mes yeux gris s'ouvrent sur le plafond de pavés humides qui m'a vu naître à cette misérable existence.

Le maître pleure, effondré sur la table de bois craquelé, son interminable chevelure blonde répandue sur le visage, baignée aux pointes par la vie qui coure hors de moi.

Lui d'ordinaire si soigneux, d'une beauté aristocratique. Le voilà devenu sombre créature implorante.

    Je vois transparaître cette solitude immortelle dont il est l'objet, et la réalité des Enfers qui le rattrape soudain. Lui, maudit par Hadès en embrassant la cause de l'enfant du Styx.

Ses mains tremblent et se serrent désespérément sur mes doigts. Je sais qu'il veut me retenir ici-bas, mais mon égoïste décision doit inévitablement alourdir sa peine.

Une infâme odeur de viscère me parvient soudain, inondant mes sens d'une nausée abominable. Mon regard se pose alors sur la pauvre victime vainement sacrifiée. Je la vois sur l'autre table, fixant le vide de ses yeux morts.

Plus que tout autre chose, c'est ces décadentes conséquences que je ne peux plus souffrir. Assez de ces vies, de ce gâchis pour maintenir en ce monde quelque chose qui n'en vaut plus la peine.

Mes doigts viennent soulever le visage du maître et je le contemple longuement un doux sourire ourlant mes lèvres usées. Il me dit encore que c'était pour m'éviter d'endosser son propre fardeau, il me supplie silencieusement d'abandonner ce vain espoir de trouver le repos. Mais réalise-t-il seulement la souffrance qu'il a engendrée ?

J'en doute. Et il est trop tard désormais.

Je caresse du pouce sa joue d'albâtre sillonnée de larmes lumineuses auxquelles je mélange le sang ruisselant sur ma famélique carcasse.

J'aurais aimé  un « et ils vécurent heureux pour toujours ». Mais le fardeau fut trop lourd et la passion des premiers jours s'est fendue lentement pour se briser deux siècles plus tard. Je n'ai désormais qu'un message à lui délivrer, l'ultime souffle avant de succomber.
« Mon Seigneur, les Enfers sont de verre … »

Je le vois écarquiller subitement les yeux, et sa dernière plainte me parvient tandis que ma main retombe inerte sur le bois suintant. Je chois, et m'enfonce dans la terre du Styx.

Me voilà au bout du périple devenu simple arbre de cristal sur les bords d'un fleuve abyssal, vestige d'une existence arrachée au néant…

***

Il pleuvait cette nuit-là.

Le jardin était faiblement éclairé par les lueurs de l'antique demeure. L'ombre des arbres jouxtant le mur d'enceinte s'étirait sur le pavé ruisselant, tentaculaire et effrayante.

La fête battait son plein dans le grand salon, et la rumeur des convives parvenait jusqu'à cette petite chambre isolée sous les toits.

Mina était assise sur une chaise en osier et fixait le sombre horizon, inexpressive. Ses cheveux cuivrés étaient défais et caracolaient sur ses épaules recouvertes d'un large châle noir.

La triste mélodie d'une boîte à musique résonnait dans la pièce étroite.

Tendre et fidèle épouse de Lord Harold Melwood, elle avait été mariée à l'âge de seize ans sans rien connaître de l'homme capricieux et exigeant qu'il pouvait être.

Issue de la haute bourgeoisie Londonienne, son éducation s'était limitée à l'apprentissage des convenances et la tenue d'une maison. Cela n'avait pas empêché sa curiosité naturelle de trouver refuge dans divers romans que son père lui rapportait de voyage faute de trouver mieux pour consoler l'enfant solitaire qu'elle était.

Mais la vie avait rattrapé l'homme, veuf depuis la naissance de sa fille. Il fut contraint de marier son progéniture adorée pour préserver la réputation et la pérennité de sa lignée.

La pauvre petite avait toujours eut un fort caractère et son mariage accusa gravement ce trait.

Les premières années furent difficiles entre elle et son mari et les disputes fréquentes. Mina ne rencontra malheureusement qu'indignation, incompréhension et condescendance autour d'elle.

Son père trop lâche pour se soulever contre la volonté de son mari l'avait laissé se perdre dans le marasme de sa nouvelle vie.

L'impudente jeune fille compris bien vite que résister au destin ne ferait qu'aggraver son malheur tant et si bien qu'un jour elle abandonna sa verve au profit d'une docilité accablante.

Elle crut à tort que la tristesse disparaîtrait avec la venue de son premier enfant, mais hélas il mourut dès la naissance, laissant derrière lui une mère brisée par le chagrin.

Depuis lors la pauvre enfant était hantée par de terribles cauchemars qui l'empêchaient elle et les serviteurs de trouver un sommeil paisible.

La vie dans ses yeux d'émeraude s'était lentement ternit. Les mots ne s'arrachèrent plus à sa gorge de nacre, et le corset devint à sa demande si serré que chacun s'interrogeait sur la souffrance qu'elle ne semblait plus exprimer.

Elle continua pourtant d'assurer docilement son rôle dans la maisonnée, mais sa vigueur s'estompait avec les mois, puis les années.

Mina était donc là à contempler les ombres au dehors, isolée dans cette pièce minuscule jouxtant le grenier. Ses doigts se serrèrent sur la peluche qu'elle avait elle-même confectionnée et dont l'œil de bouton tombait lamentablement sur le lin abîmé.

La porte derrière elle grinça alors, et découvrit le visage ingrat de sa jeune servante. Cette dernière hésita avant de prendre la parole, soudain très mal à l'aise à cause de sa maîtresse.

« Ma… Madame, Lord Melwood vous fait mander. Il s'inquiète de ne pas vous avoir vu ce soir et réclame votre présence. »

Mina ne répondit rien, et laissa un silence pesant s'installer. La pauvre servante tortilla ses doigts nerveusement jusqu'à en faire craquer ses phalanges.

« Cessez de faire ça Marie-Louise, vous savez très bien que ça m'agace. » Lança la lady d'une voix monotone.

La servante bredouilla une vague excuse, et baissa les yeux au moment où sa maîtresse se leva lentement de la chaise.

La peluche roula sur le sol mais elle n'y prêta aucune attention. D'un geste gracieux, Mina ferma le couvercle de la boîte à musique qui cessa de répandre sa tristesse.

La jeune femme s'avança vers la servante et jeta sur elle un regard dénué de la moindre émotion.

« Je ne suis pas coiffée. » Se contenta-t-elle de dire en sortant de la pièce.

Toutes deux descendirent en silence la volée de marches qui conduisaient aux appartements de Madame.

Marie-Louise tiqua en suivant les courbes osseuses de sa maîtresse. La servante se demandait comment diable la lady parvenait à supporter un corset si étroitement serré. Et bien que la mode fût à cette finesse qu'elle ne possédait pas, le cas de Mina était démesurément dérangeant.

Quelques minutes plus tard, Lady Melwood descendait les escaliers qui menaient au grand salon.

Les convives présents ne lui accordèrent aucune attention, se contentant de lui jeter parfois quelques regards curieux. Le comportement singulier de la dame était devenu un sujet qu'il était préférable de ne pas aborder en présence de son époux. Celui-ci était d'ailleurs en train de fumer le cigare sur la terrasse en compagnie de quelques gentlemen et ne lui accorda qu'un bref regard satisfait.

Mina vint prendre place dans un fauteuil non loin de la fenêtre et reprit sa morne observation de l'obscurité.

Les heures s'égrenèrent ainsi jusqu'à ce que l'antique pendule sonne neuf heures.
Sur les pavés éclairés de la cour, la jeune lady aperçu soudain l'ombre d'un destrier se découper sur le sol humide. L'animal au poil luisant avançait avec une lenteur calculée,  martelant avec une fierté princière le sol de ses titanesques sabots. Il piaffait parfois d'impatience sous l'impulsion de son cavalier.

L'homme qui le surmontait était dissimulé par une lourde cape de velours noir et contrairement à ce que la mode ordonnait, l'inconnu ne portait aucun couvre-chef. Son interminable chevelure blonde était néanmoins retenue par un catogan d'une élégance singulière.

Sous la bruine Londonienne, il mit pieds à terre tandis qu'un serviteur vint quérir l'imposante monture. Mais le farouche animal se cabra brusquement échappant au laquait terrorisé qui s'effondra sur le sol. De là où elle se trouvait, Mina percevait la respiration emportée du cheval, ses muscles qui se contractaient avec une vigueur surprenante, l'écume à ses lèvres tombant en gouttes éparses sur le sol.

Le serviteur aurait manqué de se faire écraser, si le cavalier n'avait pas saisit sa propre monture d'un geste vif.  Le cheval se dressa à nouveau sur ses postérieurs, mais l'homme s'avança vers lui d'un pas décidé, et le destrier n'eut d'autre choix que de reculer face au calme stupéfiant de son cavalier. Essoufflé, il jaugea longuement son maître avant de baisser l'encolure en signe de soumission.

Puis l'homme laissa enfin la bride au serviteur inquiet et gravit la volée de marches jusqu'à l'entrée de la demeure.

Mina se détourna de sa contemplation et fixa un lys mourant dans un vase. Elle ne perçut pas immédiatement l'agitation autour d'elle, et les murmures admiratifs de quelques jeunes dindes en émois. Mais ce n'est que lorsqu'elle croisa le regard vairon de l'inconnu que la vie sembla soudain reprendre possession de son âme inerte.

   Ô que son cœur fut gros, percé, déchiré, envahit soudain par la flèche d'une passion naissante. La vie qu'elle avait enfermée depuis si longtemps au creux de sa poitrine s'écoula dans ses veines comme un fleuve ardent. Elle sut dès cet instant que jamais ce regarde ne lui serait étranger, que cette affection réciproque les consumerait tous deux malgré le monde qui les séparait.

Le temps sembla se suspendre un instant, figé dans une éternité relative où le moindre battement de son cœur résonnait aussi vigoureusement que le tonnerre lui-même. Mais ces secondes d'abandon se flétrirent et moururent lorsqu'elle entendit son époux héler l'inconnu depuis le balcon.

Ses doigts faméliques se serrèrent sur le tissu de sa robe alors qu'elle ferma les yeux pour échapper à la présence dévorante qui dansait dans les iris glacés de l'homme.

Elle était terrifiée par l'abyssale obscurité de son avenir. Le devoir et les convenances l'étouffaient, mais en devenant Lady Melwood la jeune femme s'était résolue à n'être qu'une pathétique persona. Voilà tout ce qu'elle pouvait tout au plus se vanter d'être : un ornement.

Elle sentit alors son époux la dépasser et s'avancer vers l'inconnu.

« Joachim ! Quel plaisir de vous voir ici. Je ne vous attendais pas si tôt. » Dit-il avec une pointe d'ironie.

Le dit Joachim, vêtu d'un élégant veston de velours bleu roi,  inclina légèrement la tête et laissa un sourire amical fendre ses lèvres de nacre. Lui et Lord Melwood se placèrent à la hauteur de Mina. Ce dernier l'invita à se lever d'un geste de la main, chose qu'elle fit sans attendre, malgré le trouble effroyable qui courait dans ses veines.

« Je vous présente mon épouse, Lady Melwood. Ma chère, voici le Duc Joachim Hohenstaufen. Il demeurera en notre compagnie durant les semaines à venir. »

La jeune femme allait s'incliner, lorsque l'homme s'empara de ses doigts faméliques et y déposa délicatement un glacial baiser avant de se redresser. Mina resta quelques secondes, immobile, à contempler le dos de sa main.

Et lorsque ses yeux se levèrent à nouveau sur l'étranger, elle réalisa avec stupeur qu'il dépassait de plusieurs têtes son époux qui pourtant était considéré comme l'un des géants de Londres.

La fascination la gagna tout à fait alors que leurs regards se croisèrent encore.
Quelque chose dans ce visage exsangue lui semblait irréelle, comme un doux mirage dans les ténèbres. Elle désirait s'y perdre plus que tout au monde, noyer sa peine et son ennui dans la sauvagerie que ses iris vairons dissimulaient.

Mina ne se méprenait pas sur lui, bien au contraire. Mais elle voyait en le Duc un moyen d'oublier à jamais sa triste condition. Du moins l'espérait-elle sincèrement.

Les deux hommes s'éclipsèrent sur la terrasse non loin, et la fête repartie de plus belle.

La jeune femme resta là, immobile au centre de la foule, perdue, noyée par un flot inavouable de sentiments.

Finalement elle reprit place dans le fauteuil jusqu'à ce que le sommeil vienne la quérir avant que la dernière lampe ne soit éteinte.

Mina s'éveilla au beau milieu de la nuit, surprise dans son sommeil par la pluie qui martelait les vitres de sa chambre.

Depuis ce jour où les cauchemars perturbèrent son sommeil, on prit la décision de l'isoler dans l'aile la moins fréquentée de la demeure. Afin que chacun puisse trouver le repos qui lui était dû.

Les murs ici étaient imprégnés d'une étrange odeur de moisissure que le parfum n'arrivait pas à masquer. Le sol grinçait au moindre pas, et la décoration d'une époque révolue tombait en lambeaux au fil des années.

Une aile abandonnée à son triste sort, comme cette pauvre enfant solitaire qu'elle était. L'humidité refroidissait tant la température parfois, que l'éplorée Mina contractait régulièrement quelques mauvaises affections.

Elle n'était qu'un sujet de curiosité. Une source de tracas et de déshonneur pour Lord Melwood. La jeune femme se sentait parfois comme la tendre et chère d'Henri VIII, exilée dans son marais putrescent, sauf que sa prison d'eau viciée était faite de bois sombre en ces lieux.

Vêtue d'une simple robe de soie blanche, elle parcourut d'un pas silencieux les longs couloirs de la demeure, empruntant des chemins que seuls quelques domestiques connaissaient.Alors comme chaque nuit depuis neuf ans, elle se leva pour se rendre dans les écuries et atténuer sa peine auprès des chevaux.

Elle fut bientôt dehors, naissante à l'obscurité, ses pieds nus baignant dans l'eau ruisselant sur les pavés. La pluie avait soudain cessé et le doux éclat de l'astre lunaire nimbait à présent la cour déserte.

Mina s'avança prudemment vers l'écurie, scrutant l'obscurité alentour.

Il n'y avait pas un bruit en dehors de la respiration des chevaux qu'elle percevait au loin. Après une courte hésitation elle franchit enfin le seuil couvert de paille, allumant délicatement la lampe à pétrole posée non loin.

La lueur hésitante s'étira dans l'écurie, dévoilant une à une les montures présentes. Une seule tout du moins semblait lui prêter attention depuis son box. Le titanesque cheval du Duc Hohenstaufen se tenait là, immobile dans l'obscurité, l'observant avec ce regard semblable à son maître.

L'animal aux iris céruléens gratta le sol faiblement, avant de fixer à nouveau la jeune femme.

Mina hésita. Mais l'attirance pour cette étrange présence fut plus forte et elle franchit les quelques pas qui la séparaient de la monture. Elle ouvrit avec ses maigres forces la porte du box qui grinça sur ses gonds en pivotant.

Le cheval ne bougea pas, et se contenta de l'observer posément.  

Impressionnée par la taille titanesque de ce dernier, la lady hésita encore à s'en approcher davantage. Et pourtant en contemplant les yeux de la monture, elle eut une irrésistible envie de s'abandonner à la douceur du poil, de poser son visage contre la robe couleur de suif et de glisser ses doigts des heures durant dans les crins d'une longueur interminable.

Mina apposa alors sa main contre l'encolure glacée de l'animal. Ne se formalisant pas de la chaleur corporelle de celui-ci, elle remonta fébrilement sur le poil soyeux redécouvrant par la même cette sensation d'exister.

Un maigre sourire vint ourler ses lèvres de nacre alors qu'elle caressa la gorge puis la joue, allant taquiner du bout des doigts la naissance de ses oreilles. La monture baissa aimablement la tête et la jeune femme déposa un doux baiser sur son chanfrein. Elle était subjuguée, dépassée par les sensations qui se manifestaient à elle.

C'était comme si la monture comprenait soudain sa peine amère et cherchait à l'apaiser. Alors elle posa sa joue contre l'encolure et ferma les yeux savourant la fraîcheur exquise que dégageait l'animal.

« Il semble vous apprécier. »

Mina se retourna brusquement et fixa, surprise dans sa solitude, le visage princier du Duc. Celui-ci la contemplait, impassible, tenant dans sa main droite une pièce en bronze dont la chaine légère pendait entre ses doigts.

La jeune femme bredouilla quelques mots et eut grand peine à retenir le rouge qui monta à ses joues. Honteuse elle détourna le regard. Elle était lady Melwood avant tout et sa vie n'en serait pas autrement jusqu'à sa mort.

« Pourquoi croyez-vous qu'il vous faut mourir pour changer ce triste destin ? »

La peur s'empara soudain de la jeune femme, lorsqu'elle réalisa que le Duc venait d'exprimer ce qu'elle n'avait pas dit. Elle se recula d'un pas et son dos rencontra alors les flancs de la monture.

« Co … Comment avez-vous … ? » Bredouilla-t-elle soudain très mal à l'aise.

Le Duc fit un pas en sa direction. A présent à sa hauteur, il contemplait la jeune femme d'un regard froid, laissant un sourire vagabonder sur ses lèvres et découvrant une dentition pour le moins carnassière.

La crainte envahit la pauvre Mina qui après être tombée sous ce charme princier découvrait une bête autrement effrayante.

« Ne me craignez pas, Mina. » Dit-il calmement en glissant le pendentif de bronze autour de son coup gracile.

La lady prit la pièce entre ses doigts, et contempla l'étrange animal qui était gravé à sa surface.

« Qu'est-ce ? » Demanda-t-elle en oubliant soudain sa peur.

« Une créature millénaire appelé nautile. »

Sur la surface cuivrée, le motif s'enroulait sur lui-même en une étrange créature qu'elle ne connaissait jusqu'alors pas. La jeune femme caressa d'un doigt la médaille attirée subitement par l'étrangeté de celle-ci.

- « Que représente-t-il ? » Osa-t-elle demander à mi-voix.

- « Il est un gardien, un protecteur et un observateur. Tout dépend de qui il s'entiche. »

- « Je crains de ne pas vous suivre …. »

Le Duc ne répondit rien et déposa alors sa main sur la joue de la jeune femme, caressant tendrement la surface laiteuse. Mina n'osa pas bouger, pétrifiée par une étrange sensation.    

Elle le regarda s'humecter les lèvres, s'approcher inexorablement, se pencher, poser sa bouche sur son cou d'albâtre, inspirer et mordre avidement dans la chair vivante. A peine un souffle s'échappa de ses lèvres alors que la vie courait déjà hors d'elle.

Ses mains se crispèrent sur la veste bleu roi tandis qu'un flot de larmes incontrôlables s'écoula de son visage.

Le sang pulsait à ses tempes, et son cœur redoubla d'ardeur pour la maintenir debout. Rien n'y fit. La voilà transformée en repas d'une créature infernale et malgré la farouche opposition de son esprit, elle cessa la lutte, laissant retomber ses bras faméliques le long de son corps mince.

Elle gémit faiblement en sentant la pression de la mâchoire du Duc se resserrer encore, comme si percer la chair de ses dents ne lui suffisait pas et qu'il lui fallait l'arracher.
Sa tête se renversa vers l'arrière et elle crut tomber dans un vide abyssal. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, Mina ne se trouvait déjà plus dans l'écurie.

***

Le bruit de l'eau chantante d'un fleuve lui parvint alors qu'elle se redressa.  

Ses iris d'émeraudes parcoururent la berge de cendres, où quelques arbres de verre se dressaient, majestueux colosses reposant aux pieds de leur éternelle demeure. Leurs racines plongeaient avidement dans l'eau cristalline, et s'étiraient sous la surface en un entrelacs singulier de verre scintillant.

Sur le fleuve qui les bordait, un millier de petits navires en papier voguait dans une direction inconnue. Les baudroies à la queue éventail, planaient gracieusement dans les airs, tandis que des enfants aux yeux ternis pêchaient non loin de la berge, leur visage éclairés par une lanterne animal sortant de leurs cheveux. Ils tenaient dans l'autre main une longue perche où était accrochée une méduse étincelante.

Mina se frotta les yeux, incapable de comprendre dans quel étrange univers elle venait d'atterrir. Elle se leva fébrilement et porta une main à son cou cherchant à y déceler une trace de morsure. Rien. Comme si tout ça n'avait jamais existé.

Hésitant sur ce qu'elle devait faire, la jeune femme déambula dans la cendre et commença à suivre le chemin sinueux sur la berge lorsqu'une voix au timbre enfantin lui parvint.

« Ce n'est pas l'heure pour toi de suivre ce chemin. »

Mina se retourna brusquement pour tomber nez à nez avec une créature des plus singulières.
L'enfant qui se tenait devant elle, la contemplait d'un regard laiteux et trépassé. Ses cheveux, faits de tentacules flavescents, s'agitaient mollement sur ses épaules tandis que sa peau diaphane était parcourue de veines bleutées, qui laissaient à penser que le sang n'y circulait plus depuis longtemps.

Elle tenait de sa main gauche une lanterne usée, rongée par la rouille de plusieurs millénaires. Mais à la place de la bougie, la lanterne était remplit d'une eau claire dans laquelle baignait un nautile.

Mina resta un temps infini à contempler cette vision aussi enchanteresse que terrifiante. La petite fille, elle, demeurait immobile, semblant observer le vide. Mais brusquement elle s'anima et prit la direction opposée du chemin que suivait la lady.

« Suis-moi. »

La jeune femme n'eut d'autre choix que de lui emboiter le pas lorsque son corps se mut par lui-même. Elle ne lutta pas contre ses propres jambes qui l'emportaient le long de la berge.
Bientôt l'enfant s'arrêta devant un arbre de verre dont la puissante ramure s'étirait vers le ciel, recouvrant sur une dizaine de mètres la voute céleste au-dessus d'elles. Mina leva les yeux vers lui, et remonta le long de sa titanesque structure. Aucun arbre sur cette berge ne l'égalait dans sa majesté, dans sa beauté et sa puissance.

Les feuilles de verre bruissaient avec la brise alentour, et quelques-unes tombaient aux pieds du tronc se muant pour certaine en de splendides fleurs irisées.

Une voix aimable s'éleva soudain de lui, douce et caverneuse.

«  Tu as écouté ma prière gardien du Styx. Je t'en remercie. »

L'enfant ne répondit rien, et se contenta d'observer l'arbre de ses yeux morts.

« Je veux la voir. L'as-tu amené ? »

La créature se détourna et invita la lady à venir les rejoindre. Elle hésita longuement, mais s'approcha à pas prudents.

« Approchez Mina. Je vous attendais. »

L'arbre inspira avant de poursuivre.

« Je sais que vous l'avez rencontré, ce doux prince au regard de glace. En ce moment même il hésite à achever votre existence, et faire que ce monde ne se souvienne plus de vous. Comme si jamais vous n'étiez née à cette vie ingrate. Mais je sais également qu'il ne le fera pas le connaissant. »

Son visage blêmit.

- « Je ne comprends pas … qu'attendez-vous de moi ? » Demanda-t-elle d'une voix tremblante.
L'arbre eut un rire léger.

- « Je n'attends rien de vous en particulier. J'ai …. une faveur à vous demander, et que vous serez libre de refuser. »

Mina observa longuement l'arbre sans rien dire, puis acquiesça.

« Je fus autrefois le compagnon de celui qui se fait appeler à vos heures Hohenstaufen. Néanmoins mon existence mortelle n'a nulle besoin d'être narrée dans son entier. »

L'arbre prit une inspiration.

« Je n'ai pas été capable d'accepter son fardeau et je l'ai abandonné à un moment crucial de son existence. Je regrette de ne pas eut avoir assez de force, mais vous … »

Une des racines du colosse s'anima soudain, et désigna la jeune femme.

« Je sais que la flamme du désir vous consume, que le  premier regard que vous échangeâtes avec lui a scellé votre vie. Mina ... laissez-moi vous montrer de  quoi votre avenir est fait. Laissez-moi lever le voile qui pèse sur votre conscience … approchez. »

La jeune femme hésita longuement, et fixa d'un œil inquiet la racine qui s'avançait vers elle. Connaître son avenir ne serait pas sans conséquences, mais la curiosité la piquait à vif à tel point qu'elle avança ses doigts à la rencontre de l'arbre. Sa racine agile s'enroula alors autour du poignet diaphane et des images brutales l'envahirent.

Un flot incohérent la pénétra soudain et bouscula toutes les certitudes de son esprit. Spontanément les larmes roulèrent sur son visage, et lorsque les visions se retirèrent, elles laissèrent une lady pantoise à genoux dans la poussière.

Le souffle court, elle se recroquevilla sur le sol en tremblant. Son esprit peinait à assimiler la surcharge d'informations que l'arbre venait de lui donner. Une part d'elle refusait cette vérité. Mina leva alors un regard amer sur le colosse et attendit que le silence se brise à nouveau.

La racine de verre glissa alors dans sa chevelure sombre, flattant d'une caresse la pauvre créature qu'elle était.

« Maintenant que vous savez Mina, le choix vous appartient. Votre destin n'est pas définitivement écrit sur le fil des Moires. C'est lui ou eux … » Dit-il en désignant la petite fille qui attendait patiemment derrière elle.

Soudain elle se sentit tomber à nouveau, et ses yeux se rouvrir sur l'obscurité de sa chambre. La pluie martelait bruyamment les carreaux de la fenêtre et le tonnerre grondait au loin.

Mina glissa une main sur son visage ruisselant, puis posa fébrilement ses doigts sur son cou d'albâtre. Rien. Pas la moindre trace de morsure. Tout ça n'avait été qu'un rêve et rien de plus.

***

Le rêve était déjà bien loin de sa mémoire tandis que les semaines s'égrenèrent sans que rien de particulier ne survienne dans la maisonnée. Le Duc Hohenstaufen passait de longues soirées en compagnie de son époux à discuter affaires et colonies. Elle, restait seule, encore et toujours, recluse dans la petite pièce sous les toits.

Pourtant quelque chose était venue transpercer le cœur jusqu'alors froid de la lady. Un soupçon de tentation qui noyait peu à peu sa fidélité envers ses propres devoirs. Ce ne fut que des regards au début, puis les regards se muèrent en paroles, et les paroles en soupirs.
Mina souriait de nouveau lorsque le Duc lui contait mille et une histoires sur d'exotiques pays. Son époux voyait désespérément celle qu'il avait toujours connu si réfractaire à toute activité, se prêter volontiers au jeu des mondanités.

Ô bien sûr il était loin d'être dupe, mais que pouvait-il faire, lui, l'instigateur du malheur de son épouse.

Avec le temps il en venait à éprouver moins de fierté pour son nom, et plus de culpabilité envers ce qu'il avait semé. Alors il la laissa à son oisiveté passagère, feignant d'ignorer les regards et les soupirs de sa bien-aimée.

Mais un jour, tandis que le soleil rougeoyant déclinait sur l'horizon et que les convives étaient réunis autour d'un banquet, le Duc annonça solennellement qu'il partait le soir même pour de lointaines contrées et qu'il ne foulerait plus le sol de l'Angleterre avant des années.

***

La Lune se levait sur l'horizon lorsque Joachim se retourna pour observer une dernière fois la haute façade de la demeure des Melwood. Il partait sans regret.

Mina serait mieux ici qu'à ses côtés. Mieux valait pour elle d'ignorer la vérité.

Le Duc empoigna alors la bride de sa farouche monture qui se cabra légèrement d'impatience.

Mais à peine eut-il le pied dans l'étrier qu'il entendit les pas précipités de la douce Mina venir à sa rencontre.

Sa chevelure défaite voguait sur la brise légère, et sa frêle beauté resplendissait avec la lueur stellaire. Pourtant l'homme prit place sur le dos de sa monture et d'un coup de bride lui fit faire demi-tour.

La lady empoigna avec vigueur les rênes pour retenir le cheval et son aimé.

« Je vous en prie ne partez pas … »

Le Duc eut un triste sourire et caressa la joue humide de la jeune femme.

- « Rester ici vous blesserait davantage et je ne peux m'y résoudre Mina. »

- « Mon cœur ne le supportera pas Joachim. Je vous en prie. » Dit-elle au bord des larmes.

L'homme caressa alors tendrement les cheveux sombres qui caracolaient sur les épaules de la jeune femme.

« Avez-vous seulement songé à l'homme que vous faites souffrir en cet instant ? N'avez-vous pas relevé la triste lueur qui imprègne son regard lorsque nous sommes ensembles ? » Il inspira profondément. « Je suis désolé Mina, mais pour votre bien à tous les deux, je me dois de partir. Adieu. »

Le Duc talonna sa monture qui disparue dans la nuit ténébreuse. La jeune lady s'effondra sur le sol, ayant la certitude que plus jamais son cœur ne battrait par amour.

***

Trois ans jour pour jour venaient de s'écouler depuis cette sombre nuit.

Mina s'était versée dans la prière dévote pour chasser le ver troublant qui rongeait chaque jour son cœur aimable.

Malgré ses prières, elle n'avait jamais réussi à se défaire de cet amour dévorant, et le visage du Duc hantait chaque nuit ses rêves les plus effrayants.

Son époux, démunit face à cette situation avait dilapidé une partie de sa fortune aux jeux de hasard et dans les fumeries d'opium. Lui aussi cherchant à oublier le poids de sa propre culpabilité.

La demeure ne resplendissait plus comme autrefois. Les convives avaient fuis le couple décadent et les serviteurs craignaient de rester en ces lieux corrompus.

Il était tôt ce matin-là, lorsque Mina entra dans la petite chapelle qui jouxtait leur demeure. A genoux devant l'autel, la jeune femme priait avec ferveur, son corps baigné d'une chaude et réconfortante lumière.

« Croyez-vous sincèrement qu'il vous écoute, Mina ? »

La jeune femme écarquilla les yeux en reconnaissant la voix et se retourna brusquement. Dans un coin obscur de la chapelle, le Duc se tenait là, l'observant de son regard vairon.

Elle le fixa longuement, incapable de décider d'une action raisonnable. L'homme qu'elle avait si profondément aimé se tenait là devant elle. Et pourtant l'amertume pesait sur sa conscience. Il l'avait abandonné, laissé à son triste sort sans une seule explication.

« Il m'écoute bien plus que vous ne l'avez fait Duc Hohenstaufen. »

Un étrange sourire vint fendre les lèvres de l'homme tandis qu'il s'avança d'un pas.

« Et qu'en savez-vous ? Avez-vous seulement prouvé son existence Mina ? »

La jeune femme le jaugea longuement avant de répondre.

« Je ne puis guère le prouver mais ma foi en lui suffit à le faire exister. »

Le Duc demeura silencieux quelques instants et s'avança encore, sans se dévoiler à la lumière du soleil.

« Toutes les nuits depuis trois ans vous rêvez d'un fleuve dont les berges sont faites de cendres. Des arbres de verre le bordent, plongeant leurs racines dans l'eau cristalline. Parfois, vous apercevez quelques enfants aux yeux morts pêchant sur sa rive. Des baudroies à la queue éventail le survolent tandis que des bateaux de papier voguent vers une destination inconnue…»

Mina se recula contre l'autel et fixa l'homme effrayée.

- « Co … Comment… ? »

- « Parce que là est la vérité Mina. Il n'y a pas de dieu unique mais plusieurs qui se jouent du fil de votre destinée. Les Enfers gouvernées par Hades sont ce monde que vous voyez chaque nuit dans vos rêves. Dans des contrées plus sauvages et lointaines les dieux et royaumes portent d'autres noms, mais ils ne sont qu'une semblable entité.»

Le Duc fit un nouveau pas en direction de Mina. Il s'avança lentement dans la chaude lumière qui révéla alors sa nature profonde. La jeune femme crut tout d'abord à une quelconque hallucination, mais ce qu'elle avait devant elle était bel et bien le Duc.

Ses traits demeuraient identiques, mais la peau au lieu d'être d'une belle teinte rosée était translucide et parcourue de sombres veines qui luisaient parfois à la lumière scintillante. Il observait calmement la jeune femme de ses yeux morts, tandis que sur ses épaules s'agitaient mollement deux tentacules flavescents qui semblaient prendre naissance à la base de sa nuque, sous ses soyeux cheveux blonds.

Mina retint tout juste un cri d'effroi en plaquant ses doigts tremblants sur ses lèvres. Elle se recula et percuta l'autel d'où la croix en pierre qui y était posée, vacilla puis s'écrasa au sol, brisée net.

A genoux, elle fixait craintivement cette créature infernale, bien qu'au-delà  de cette nature monstrueuse elle percevait encore l'homme qu'elle avait tant aimé. Des larmes amères coulèrent sur son visage d'albâtre tandis qu'elle bredouilla quelques mots.

« Mon dieu qu'êtes-vous ? »

Le Duc posa un genou à terre et dessina du bout du doigt un arbre dans la poussière.

- « Je ne suis plus humain si tel est votre question. »

- « Plus ? »

Un triste sourire vint ourler les lèvres nacrées de l'homme. Il ne répondit rien, mais son expression trahissait sa triste condition. Il inspira profondément avant de répondre.

« Je suis ce qu'on appelle dans votre langue un enfant du Styx. Notre père à tous, Primus, fut maudit et exilé par Hades pour avoir voulu venir en aide à des âmes qui refusaient de rejoindre son royaume. Condamné à devoir se nourrir de ceux qu'il avait tant aimés et protégés, il perdit au fil des siècles sa douceur et son humanité, corrompu par les forces qui rongeaient le cœur des hommes. »

Le Duc marqua une pause, laissant à la jeune femme le temps d'assimiler cette légende que tous ceux de sa condition connaissaient.

« Mais Hades en le chassant de son royaume, ignorait qu'il avait créé un dieu parmi les hommes que seuls les rayons de l'astre solaire révéleraient aux yeux de tous. Primus fort de sa nouvelle existence usa de la malédiction à son avantage et invita quelques élus à venir le rejoindre dans son immortelle existence et ainsi troquer ennui contre décadence. »

Il inspira.

« Ce n'est là qu'une légende que l'on se murmure depuis des générations, mais le fait est que la malédiction perdurent et se transmet, voilà pourquoi je me tiens là devant vous, après des siècles d'une vie sans saveur. »

Mina fixait l'homme effrayée. Elle peinait à croire qu'il avait plusieurs siècles, mais pourtant cette forme qu'il arborait à la lumière du soleil lui laissait supposer que cette histoire était vraie.

Ce, en quoi elle avait toujours cru, venait de s'envoler comme des cendres répandues au vent. Cet homme qu'elle avait aimé plus que tout au monde n'était rien d'autre qu'une créature démoniaque.

- « Vous êtes-vous joué de moi ! » Dit-t-elle au bord des larmes.

- « Pourquoi l'aurais-je fais Mina ? Ce qui fait ma nature ne change rien à la sincérité de mes actes. »

- « Alors pourquoi êtes-vous revenu ? Vous m'avez brisé le cœur il y a trois ans. Cette vérité ne vous suffit-elle pas ?! »

Le Duc darda ses iris laiteux dans ceux de la jeune femme. Une sombre expression de colère déforma ses traits alors qu'il se leva subitement pour venir plaquer Mina contre l'autel.

La jeune femme retint un sanglot étouffé, incapable de se libérer de son emprise.

« Pourquoi croyez-vous que je sois parti Mina ?! » Siffla-t-il d'un ton glacial.

« Je ne suis pas de la même nature que vous. La vérité vous aurait exposé à mes pères et ça je ne pouvais pas l'admettre. Celui qui sait devient proie, sauf si Virgo du sycophante il devient. » Il inspira. « Je ne pouvais pas me résoudre à  vous condamner à cette vie, quand bien même la vôtre était misérable. »

L'homme passa une main tremblante dans les cheveux de la lady, ôtant la babiole qui les retenait.

Mina ne savait pas qu'elle décision prendre. Elle voulait le fuir, et pourtant au-delà de cette apparence elle percevait encore cet homme aimable et chaleureux qu'il avait dû être autrefois. Elle inspira laissant sa main remonter fébrilement et se poser sur le visage anguleux du Duc. La peur se distillait en elle, venin avide de sa raison.

L'homme poussa soudain une plainte déchirante et serra la jeune femme dans ses bras.

«  Faire de vous mon Virgo ne vous octroiera qu'une apparente jeunesse. Mais je préfère vous condamner à cette existence plutôt que de vous laisser aux mains des Moires. »

Et se disant il enfonça ses dents dans la chair diaphane, serrant de plus belle la jeune femme qui poussa une plainte étouffée. L'obscurité l'envahit alors qu'elle sombra dans l'abîme.

***

Elle était là, allongée, sur les cendres du fleuve Styx, son corps convulsé de sanglots. Une douleur terrible irradiait sa gorge laiteuse tandis qu'appuyée sur un bras, elle se redressa fébrilement.

Devant elle se dressait un arbre de verre dont la titanesque ramure lui sembla familière, comme un lointain rêve qu'elle fit autrefois. D'un geste la jeune femme chassa les larmes qui se précipitaient dans ses yeux verts.

Mina se traina alors tristement jusqu'aux racines et se lova en leur sein.

La chair à vif de son cou laissait échapper une rivière carmin contrastant étrangement sur sa peau laiteuse. Repliée en position fœtale, Mina resta des heures, des jours, une éternité sous cet arbre… peu importait. Elle ne sentait plus que ces larmes amères qui couraient sur son visage harassé et la présence de petites créatures qui l'observaient.

L'une d'elle entoura ses minuscules tentacules autour de sa cheville la forçant à sortir de sa léthargie. Un nautile délicat tentait vainement d'escalader sa jambe et retomba soudain dans la poussière. La jeune femme le prit entre ses doigts, se demandant si ce monde serait désormais le sien pour l'éternité.

Un nouveau sanglot la secoua alors qu'elle appuya son visage contre une racine. Celle-ci se mit alors à se mouvoir et caressa avec délicatesse la chevelure d'ébène.

- « Vous saviez ce qui allait arriver Mina. Ce seul regard vous avait déjà condamné. » Dit l'arbre d'un ton accablé.

- « Je n'ai jamais eu le choix n'est-ce pas ? »

Le colosse ne répondit pas immédiatement et laissa à deux baudroies le temps de les observer avant de disparaître sur l'autre rive du fleuve.

« Non. Toute vérité n'est pas bonne à entendre et vous concernant c'était le cas. »

Mina sécha en vain ses larmes qui revinrent plus abondantes encore.

« Si il ne m'avait pas trahi et effrayé de la sorte, j'aurais pu l'aimer encore. »

Ses doigts se serrèrent sur sa poitrine.

- « Mon cœur me fait si mal. Je ne pourrais pas supporter l'idée de devoir rester à ses côtés. Si seulement je pouvais éprouver encore cet amour aveugle... »

- « Cela se peut. » Dit soudain une voix derrière elle.

La jeune femme se retourna lentement. Sur la berge de cendres se tenait la petite fille qui hantait ses rêves depuis trois ans. Inchangée depuis lors, elle observait de ses yeux morts la pâle figure de Mina.

La créature fit un pas dans sa direction et s'agenouilla devant la jeune femme. D'un geste gracieux elle prit entre ses doigts quelques mèches sombres et les caressa tendrement.

« Ce royaume ne vous attend plus, mais il existe un moyen pour vous d'échapper à ce destin que l'un des nôtres vous promets. »

Mina hésita à demander qu'elle était l'objet de ce pacte, mais l'enfant anticipa sa question.

« Cœur de verre vous deviendrez au royaume des vivants. Une poupée imperturbable dont seul l'amour brûlera aveuglément en sa poitrine glacée car privée d'autres émotions vous serez. »

Ses iris d'émeraudes ne purent se détacher du visage opalin de la petite fille. La peur envahit soudain sa poitrine osseuse. Il n'y aurait plus de peur, plus de tristesse, et uniquement cet amour aveugle pour le Duc. Mina hésita, observant longuement la berge en attendant une quelconque illumination.

Le choix n'était pas aisé car elle y laisserait son identité, mais c'était probablement plus enviable que de vivre chaque jour dans l'angoisse et l'amertume. Elle inspira, puis acquiesça en guise de réponse.

La petite fille se redressa et s'avança jusqu'au bord de la rive. Elle entra lentement dans l'eau cristalline et se pencha pour ramasser quelque chose reposant sur le limon d'algues transparentes.

Elle revint calmement auprès de Mina, et lui tendit un nautile de verre qui s'agitait mollement au creux de sa main.

« Mangez-le et vos souffrances s'éteindront. »

***

Harold Melwood était allongé sur le sol de la salle de réception et fixait le plafond d'un regard vide.

Tout le monde était parti. Il n'y avait plus de serviteurs qui couraient affolés dans la maisonnée, et plus de Lady Melwood passant ses journées dans la petite pièce du grenier.
Les rideaux, en lambeaux par endroit, s'agitaient au gré de la brise glaciale qui filtrait par les fenêtres ouvertes. Il avait sombré dans une décadence certaine, dilapidant fortune, amour et santé.

Il ne lui restait plus désormais que les murs froids de sa demeure et un titre synonyme aujourd'hui de honte et de désarroi.  

Un large sourire amer ourla ses lèvres pales tandis qu'il arrivait à la conclusion que l'homme regrettait toujours ses possessions après les avoir perdu. Il était l'instigateur de sa propre ruine, et le lord en portait avec humilité tout le poids.

C'est alors que dans le silence nocturne, il entendit dans le lointain le martellement singulier d'un cheval au galop sur le pavé. Harold se redressa mollement et tituba jusqu'à l'entrée de sa demeure.

La Lune était haute dans le ciel ce soir-là et sa lumière se découpait sur la silhouette incertaine d'un cavalier encapuchonné.

Le titanesque cheval noir qui le portait s'arrêta à sa hauteur et frappa le sol de son sabot, impatient. Son cavalier le pria d'un vif coup de rêne de se calmer, et le colosse s'immobilisa définitivement.

Une main diaphane apparu alors dans l'ombre de la gabardine et lorsque le capuchon tomba, le lord reconnu avec stupeur le visage de sa tendre Mina. Elle le fixait d'un regard vide d'expression, un doux sourire plaqué sur ses lèvres de nacre. Il ouvrit la bouche mais un doigt gracile vint retenir le flot de questions qui se pressait en lui.

La jeune femme se contenta de lui tendre un bouquet de chrysanthèmes avant de talonner la monture pour disparaître dans la nuit.

Lord Melwood suivit du regard la silhouette de sa bien-aimée jusqu'à ce que l'obscurité l'engloutisse. Hésitant, il baissa les yeux et contempla alors les fleurs d'une aimable couleur blanche retenues par un élégant ruban de suif. L'homme retint un premier sanglot avant de laisser ses propres larmes dévaler son visage.

H.Melwood
New York, 1910
:iconpakoune:
FRENCH ONLY

Bonjour à tous, ca faisait un long moment que je n'avais pas posté de textes même si j'en écris tous les jours. Coeur de verre est une vieille nouvelle que j'ai écris pour un concours. (Que je ne comptais pas gagner ^^).

Même si c'est (trop)plein de référence, et que l'écriture est très maladroite, j'avais tenté de rendre hommage à la littérature romantique du XIX eme siècle. Bien entendu le résultat n'est pas à la hauteur de ces illustres auteurs et vous reconnaître très certainement ma plus grande inspiration : Dracula de Bram Stocker.

Bon néanmoins j'espère que vous apprécierez la lecture et ne vous attarderez pas trop sur les fautes et coquilles du texte.
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:iconliquidsky64:
J'adore !
Félicitations ! Très belle composition !
Have a nice day,
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:iconlanniey-ducanal:
C'est plutôt réussi et agréable ! Certes, les références sont sans doute un peu trop nombreuses, mais cela reste une lecture intéressante !
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